Sur
les questions de stratégie et de défense, comme pour toutes les
catégories de la pensée et de l’action, il est toujours fatigant et
parfois dangereux de remonter le courant dominant.
Si les acquis de
la défense européenne sont bons à prendre, ses fondements, ses limites
et son avenir m’inquiètent, parce que je n’entrevois pas de volonté
politique pour une remise en question profonde de la relation entre
l’Europe et les Etats-Unis, condition nécessaire pour la mise sur pied
d’une défense européenne commune.
Je vais donc revenir aux fondamentaux, en trois temps :
- Qu’est-ce donc que l’Europe de la défense aujourd’hui ?
- Comment s’accommoder d’une ambition aussi modeste ?
- Comment aller vers une véritable défense de l’Europe ?
Car
il est dangereux dans la mesure où il conduit à repousser indéfiniment
l’objectif de
l’indépendance stratégique de l’Europe. L’Otan, en effet,
donne bonne conscience aux gouvernements européens. Pourquoi augmenter
l’effort de défense et même le maintenir puisqu’il apparaît suffisant
pour conduire correctement les petites opérations relevant de la PESD
et que la défense de l’Europe, c’est à dire le cœur de la défense,
serait assumé par l’Otan.
Le résultat, pour faire court : moins de
1,4% du PIB consacré par l’ensemble des vingt-sept pays de l’UE à leur
défense, contre plus de 3,8% pour les Etats-Unis, hors guerres en cours
; 400 dollars par habitant pour l’UE, 1200 dollars pour les Etats-Unis.
L’écart, qui va en se creusant, est encore plus abyssal si l’on prend
en compte l’énorme gabegie résultant de vingt-sept budgets juxtaposés.Nous
n’avons certes pas à calquer notre concept de défense sur celui des
Etats-Unis mais on comprendra qu’un tel décrochage nous mette
mécaniquement hors jeu sur la scène du monde et de sa gouvernance.
Je
veux croire que beaucoup d’hommes d’Etat européens responsables savent
qu’il ne peut plus être acceptable que 500 millions d’Européens
dépendent à ce point, pour leur sécurité, de 200 millions de
Nord-Américains. Mais je crois aussi que beaucoup soulagent leur
conscience politique dans l’affirmation d’
une communauté historique de
valeurs et d’intérêts qui nous garantirait le soutien total des
Etats-Unis en tous temps et en toutes circonstances. Quel pari !
Appelons ici deux témoins parmi d’autres :
- Robert Kagan, politologue américain
néo-conservateur, ouvre ainsi son livre-phare (1)
« Il est temps de
cesser de faire comme si Américains et Européens partageaient la même
vision du monde, et même s’ils vivaient sur la même planète ».
- Patrice Higonnet, professeur d’histoire française à
Harvard, grand ami de la France et de l’Europe, écrit dans
Le Monde du
3 novembre 2004 :
« Nous sommes en train de vivre un grand
tournant dans l’histoire de ce vieux couple (Europe-EU)… un divorce
aujourd’hui me paraît inévitable ».
On peut aimer l’Amérique, son
peuple, voire son
way of life et rester lucide ! Il ne s’agit pas de
procès mais de constat. Nous devons savoir que cette « communauté
fusionnelle » euro-atlantique est un leurre. Les valeurs comme les
intérêts de part et d’autre de l’Atlantique divergeront toujours plus
dans les vingt ans qui viennent, qu’il s’agisse de la question sociale,
de l’économie et de la monnaie, de la survie et de la gouvernance de la
planète, du rôle de la force dans le règlement de ses conflits, des
relations avec la Russie, la Chine, le grand Moyen-Orient…
Une
organisation militaire aussi intégrée que l’Otan fut la solution
adaptée à la guerre froide, face à une menace commune colossale. Elle
ne correspond plus aujourd’hui aux nouveaux rapports entre Européens et
Américains.
C’est pourquoi l’Europe ne peut plus demander aux
Etats-Unis un engagement majeur pour le long terme, qu’ils ne seraient
pas en mesure d’honorer. L’Europe doit rompre avec la lâcheté qui la
porte à attendre d’autrui ce qu’elle pourrait assumer elle-même, si
elle en avait la volonté politique.
Le dogme de la complémentarité PESD / Otan est aujourd’hui le masque de l’irresponsabilité des pouvoirs européens.(1) La puissance et la faiblesse –Plon 2003.
3 – La défense de l’Europe
Il ne s’agit pas de faire table rase
de ce qui a été fait depuis le sommet d’Helsinki en 1999 mais
d’affirmer que la PESD, ne doit pas détourner de l’objectif final d’
une
défense de l’Europe indépendante mais y conduire progressivement.
La
France a le devoir de porter cette ambition, sans qu’il lui soit
nécessaire d’entrer dans un nouveau cycle conflictuel avec les
Etats-Unis, comme en 1966 avec de Gaulle ou en 2003 avec Chirac. On
peut être ferme avec les Etats-Unis sans leur faire la guerre.
Une
erreur grave serait de croire, comme la tentation s’installe, qu’un
nouveau rapprochement de la France avec l’Otan, voire notre
réintégration complète, nous mettrait en meilleure situation pour peser
de l’intérieur sur les Etats-Unis et être plus crédible auprès de nos
alliés européens.
Dans son récent rapport au président de la
République, M.Védrine écrit qu’
« une réintégration de la France dans
l’Otan lui donnerait sur les Etats-Unis une influence comparable à
celle des autres alliés, c’est à dire quasi nulle… ». Je puis témoigner
qu’à l’échelon opératif où je me trouvais comme commandant de la 1°
armée, hors Otan, j’avais plus de voix et plus de poids dans les
cénacles militaires de l’Otan que tous mes pairs « intégrés ».
Pour
des raisons analogues, je réfute l’argument de M.Lellouche selon lequel
nous aurions plus d’influence auprès de nos alliés européens en étant
dans l’Otan, plutôt que de « faire de la résistance », hors Otan, à
l’encontre du grand allié américain.
M.Lellouche devrait savoir que
nos alliés européens ne sont pas très impatients de nous voir rentrer
dans l’Otan. Non pas seulement parce qu’il faudrait qu’ils nous y
fassent de la place mais surtout parce que beaucoup d’entre eux, à
commencer par la RFA, se posent la question de la pérennité de l’Otan,
depuis la campagne du Kosovo en 1999, jusqu’à celle d’Afghanistan
aujourd’hui.
M.Schröder, alors chancelier de la RFA, déclarait le 12
février 2005 lors de la conférence sur la sécurité européenne à Munich
que
« l’Otan n’est plus le lieu prioritaire où les partenaires
transatlantiques consultent et coordonnent leurs visions stratégiques »
. Quelle évolution pour le meilleur élève de l’Otan jusqu’en 1989 !
Clôturant
la cérémonie d’anniversaire des traités de Rome en avril 2007, Mme
Merkel déclarait que
« l’un des objectifs principaux de la future
Europe devrait être une armée commune ».M.Verhofstadt, alors
Premier ministre de Belgique, a publié en 2006 un petit livre « les
Etats-Unis d’Europe » dans lequel il milite pour l’indépendance
stratégique de l’Europe et pour une armée commune.
Je pourrais
multiplier les exemples. La France commettrait un grave contre-sens en
se rapprochant encore plus de l’Otan alors que nos alliés européens se
posent de plus en plus de questions sur l’avenir d’une organisation
très intégrée dont les Etats-Unis eux-mêmes se trouvent de plus en plus
souvent encombrés, préférant souvent des coalitions « ad hoc » pour
leurs engagements.
Le moment est venu au contraire pour la
France de porter des propositions structurées pour dépasser le concept
a minima d’autonomie et avancer vers l’indépendance stratégique de
l’Europe, avec toutes les conséquences qu’elle implique : la
concrétisation de « la clause d’assistance mutuelle » (1) entre
Européens, malgré toutes les restrictions qui accompagnent son énoncé,
le lancement rapide de « coopérations structurées permanentes » (2)
avec les plus allants des Européens et
surtout pas avec le Royaume-Uni dont le seul objectif
sera de les torpiller, la mise sur pied d’unités européennes moins
évanescentes que le corps dit de réaction rapide et d’un niveau moins
élémentaire que celui des GT 1500 et la création d’un siège de membre
permanent de l’UE à l’ONU, la France rendant le sien … en attendant que
le Royaume-Uni en fasse autant… un jour. Ce qui paraîtra totalement
irréaliste à beaucoup serait en réalité une décision symbolique
extraordinaire que prendraient aujourd’hui, j’en suis sûr, des Schuman,
Monnet, Adenauer, Gasperi, PH Spaak…Ah ces temps bénis où l’Europe
avait des visionnaires !
(1) Traité modificatif –article 27 –Paragraphe 7
(2) Traité modificatif –article 26 – Paragraphe 6
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x x
L’Europe
n’a sûrement pas besoin de plus d’Otan. Elle a le devoir absolu d’être
indépendante dans tous les domaines, y compris stratégique, afin de
tenir enfin un rôle à sa mesure pour contribuer à l’avènement de « ce
nouveau monde que l’homme doit créer s’il ne veut pas que son histoire
s’arrête par une catastrophe » (1)
Cette grande ambition est
évidemment compatible avec une Alliance transatlantique classique,
totalement reconstruite, fondée sur les deux piliers évoqués par JF
Kennedy et non pas un pilier Nord-américain et vingt-quatre colonnettes
européennes.
(1) André Danzin – Revue Défense nationale – janvier 2008